Duo Palissandre : Ourkouzounov : Intégrale des duos pour guitares
Le duo Vanessa Dartier et Yann Dufresne se concentre souvent sur la musique française, mais s’attaque ici à l’intégrale des duos d’Atanas Ourkouzounov. Grâce à une œuvre incroyablement prolifique (il semble créer sans cesse de nouvelles musiques centrées sur la guitare) et à de nombreuses tournées, il a créé un univers unique au sein de la musique pour guitare contemporaine. Élevé à Sofia, en Bulgarie, il est venu étudier à Paris il y a plus de trente ans et n’en est jamais reparti. Guitariste accompli, il repousse sans cesse les limites de l’instrument dans ses compositions.
Des éléments de musique traditionnelle bulgare imprègnent souvent ses œuvres, voire en constituent une partie intégrante (notamment dans l’intro et l’outro de « Trois bulgares » sur cet album). Cela se traduit par des compositions rythmiquement complexes, aux changements de rythme imprévisibles, aux signatures rythmiques asymétriques et aux accents saccadés qui arrachent des nuances, entraînant l’auditeur dans une explosion de puissance (tout en se demandant où est passé le temps fort…). Loin d’être un exercice ethnomusicologique classique, son champ d’action est bien plus vaste, Ourkouzounov étant également profondément ancré dans la modernité. Les harmonies sont généreusement parsemées de dissonances marquées et de clusters denses. De cette texture émergent des mélodies aux sonorités typiquement est-européennes, qui se déploient librement dans toutes les directions, exploitant sans retenue tout le spectre chromatique (et parfois même les quarts de ton). Diverses techniques étendues sont employées, offrant une riche palette de timbres et de sensations.
Parfois, la musique acquiert une profondeur atmosphérique telle que j’en oublie presque que j’écoute deux guitares ; elle devient pure musique – un paysage aux couleurs changeantes, tantôt claires et distinctes, tantôt denses et vaporeuses. Le duo joue avec brio ; leur interaction dynamique est exceptionnelle, caractérisée par un phrasé exquis, une vitalité rythmique et une attention sans faille portée aussi bien aux grandes nuances qu’aux détails les plus subtils. Le son des guitares est fantastique, alliant profondeur et clarté, et la production audio est excellente.
Le programme se compose de plusieurs suites et de quelques œuvres indépendantes. Certains morceaux sont plus accessibles, comme Reflet IV qui, malgré une certaine résistance musicale, possède un potentiel d’attraction indéniable. Le déroulement de Kaleidoscores, la pièce finale dédiée à Keith Jarrett et solidement ancrée en sol majeur, est aérien et enchanteur. En revanche, les quatre mouvements de Figures de style — avec leur densité dans la conduite des voix, leurs sonorités étirées, leur usage fréquent des harmoniques et un langage sonore qui n’est pas sans rappeler György Ligeti — se prêtent difficilement à une utilisation en fond sonore (si jamais cette idée saugrenue vous venait à l’esprit). Mais s’aventurer dans cet univers avec curiosité et ouverture d’esprit est une expérience des plus enrichissantes. C’est une musique pour l’auditeur curieux, réceptif aux nouvelles impressions et intéressé par la myriade de sonorités que peuvent tirer de l’instrument un compositeur à l’inspiration inépuisable et deux guitaristes virtuoses. À découvrir absolument !
Ange Turell – Gitarr och Luta (magazine suédois)

